Au départ de Gibraltar nous avions prévu cinq jours de traversée. C’était sans compter sur les caprices de la météo et de Pitouchok. L’Atlantique était censé être moins imprévisible que sa petite sœur Méditerranée ; il n’a pas été à la hauteur de nos espoirs. Quant à notre embarcation, elle a cru malin de laisser tomber à l’eau son génois en pleine nuit (rupture inopinée de la drisse) et d’empêtrer son hélice dans un sac plastique lâchement abandonné, là aussi dans l’obscurité. Cela nous fait perdre deux nuits de suite, mais tous les soucis s’arrangeront au matin. Nous savions d’avance que notre réservoir de gasoil ne contient pas assez pour assurer l’intégralité de la liaison, mais pas question non plus de passer des jours à attendre qu’Eole se décide à oeuvrer.
Ainsi les premiers jours sont relativement calmes en matière de vent mais tout de même assez houleux. Nous nous acclimatons mais ça use. Nous marchons pas mal au moteur. Puis arrive un moment ou il faut bien garder des réserves de carburant pour les quelques centaines de milles restants. Alors nous restons à la voile même si le vent n’est pas de la partie. C’est un peu dur pour le moral, le bateau n’avance pas. Rendons nous à l’évidence : le voyage sera un poil plus long que prévu. Heureusement Ren, grâce à ses compétences culinaires, sait comment revigorer son équipage.
La seconde partie de trajet est plus agitée. Enfin le vent fait son apparition. Il ne se lève pas, il se dresse. Contre nous. Toujours de face, ça devient une habitude irritante. Les vaguent, elles non plus, ne nous laissent guère de répit.
Si le quart de nuit du premier se révèle très calme, celui du second peut être plus que sportif, quant au dernier absolument incertain. Renaud, en skipper responsable, a beaucoup de mal à dormir sur ses deux boules Quies à cause de cette instabilité permanente. Adrien trouve quand même le moyen de dévorer des livres dans la tourmente. Et moi, mangeant de moins en moins, je suis bien rassuré quand vient l’heure de passer le relais.
Entrer à la voile, de nuit, dans un port inconnu, avec des creux de 5 mètres et des rafales à 50 nœuds ? Oui c’est possible !
Et heureusement, car on n’a jamais mis autant de temps pour arriver à destination. Une journée entière à avoir cette impression déprimante de faire du sur-place alors qu’il y a un vent à décorner les bœufs. Nous sommes dans le tambour de la machine à laver, programme très long avec maxi-rinçage et essorage 1200 tours/min. Ça gîte, ça tangue, ça roule, ça vire, ça claque, ça monte, ça descend mais surtout ça épuise. Exit le pilote automatique, Adrien et Renaud passent des heures à la barre l’air rassuré, mais peu loquaces tout de même. Les voiles n’ont plus le format que de mouchoirs de poches, et le bateau, parfaitement réglé, répond bien aux nombreuses manœuvres. Sympathiquement, quelques marins qui ont entendu notre annonce d’arrivée dans la marina de Santa Cruz à la VHF sortent nous prêter main forte pour l’appontage. Ça fait tellement plaisir de poser un pied sur un sol stable et d’être bien accueilli après tant d’efforts. Nous avons le sourire jusqu’aux oreilles, au programme : douche (chaude cette fois), dîner et grosse nuit... le bonheur !
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